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II. Comptes-rendus

Au bonheur des revues, recension d’Evanghelia Stead, Sisyphe heureux : les revues artistiques et littéraires, approches et figures

Sophie Bros
Référence(s) :

Évanghélia Stead, Sisyphe heureux : les revues artistiques et littéraires approches et figures, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020, 310 p.

Texte intégral

1Pour son ouvrage consacré aux revues, dont elle est spécialiste, Evanghelia Stead convoque la figure mythologique de Sisyphe, afin de souligner la complexité de la tâche, pour quiconque souhaite faire des parutions périodiques et de leur masse innombrable son objet d’étude. Elle choisit d’en prendre son parti : plutôt qu’un propos d’ordre général, son analyse se fait selon ses termes « bottom up », privilégiant l’étude de détail pour en tirer des réflexions à la posture inverse, contre laquelle elle met justement en garde : l’édification de quelques trouvailles en paradigmes.

2Aucun des articles du volume n’est inédit : l’entretien et les neuf chapitres qui le composent ont été « choisis parmi une vingtaine d’études sur les périodiques, notamment les revues, menées sur quelque vingt ans » ; mais si tous ont déjà été présentés dans des travaux précédents, leur réunion en un seul ouvrage met en avant la cohérence de l’approche, et prêche par l’exemple en faveur d’un de ses buts principaux. Par ce livre, Evanghelia Stead appelle de ses vœux un changement de perspective sur les revues et périodiques, afin qu’ils cessent d’être étudiés uniquement comme les productions spéculaires d’une société donnée, ou encore comme un ensemble dont on ne retiendrait que quelques pépites dénichées au prix d’une fouille pénible, pour véritablement leur donner la place d’acteurs qu’ils méritent sans nul doute dans l’histoire culturelle européenne.

3Scindé en deux grandes parties, « approches » et « figures », le recueil se centre dans un premier temps sur des questions méthodologiques, avant de proposer cinq études précises de revues, qui permettent d’aborder au fil des chapitres tout autant la chanson que le portrait, le récit de voyage que la pique politique et la littérature, tout en donnant un bel exemple d’étude comparative sur les accointances entre univers médiatiques français et anglais à travers l’analyse des différentes incarnations de « nains jaunes » dans les revues (« Nain Jaune et Yellow Dwarf dans The Yellow Book ; un kaléidoscope », chapitre VII).

4Le volume s’ouvre par un entretien de 2015 avec Gàbor Dobó, propos liminaire qui fonctionne comme une mise au point focale sur les enjeux de l’ouvrage, en l’inscrivant résolument dans une perspective européenne et interdisciplinaire, dans la lignée directe de L’Europe des revues (1880-1920), l’ouvrage qu’Evanghelia Stead avait codirigé avec Hélène Védrine en 2008. C’est aussi l’occasion pour l’autrice d’insister sur des questions qu’elle aborde dans le séminaire du TIGRE à Ulm depuis 2004, notamment l’importance des revues dans la circulation des idées, des textes et des images, et le caractère essentiel de l’étude conjointe du tout qu’est l’objet revue, de la typographie aux textes en passant par l’image, au cœur de l’ouvrage.

5Au travers des quatre chapitres qui constituent la partie méthodologique, Evanghelia Stead propose une réflexion critique sur son champ d’études. Faisant tout d’abord la généalogie des approches traditionnelles des études de périodiques – que l’on peut faire remonter à la figure séminale de Rémy de Gourmont – l’autrice montre aussi la nécessité d’en faire le deuil, enterrant définitivement le modèle monographique, inadapté à l’étude de produits centraux dans l’écosystème médiatique du XIXe siècle. Au sein de ce dernier, force est de constater que l’analyse réticulaire, empruntée aux sciences sociales, est infiniment plus adaptée à son objet d’étude et à la compréhension des échanges et circulations qu’il sous-tend. C’est ensuite à une mise au point axiologique et terminologique visant à « éclairer le débat » (chapitre II) quant aux « petites » et « grandes » revues que se livre Evanghelia Stead, convoquant les domaines hispaniques et anglophones pour mieux analyser un antagonisme qui se révèle factice, et permettre une compréhension plus fine des réalités qu’englobent ces appellations.

  • 1 STEAD, Évanghélia, Sisyphe heureux : les revues artistiques et littéraires approches et figures, Re (...)

6La question de l’image, dont les textes de l’ouvrage démontrent combien il serait réducteur de ne l’envisager qu’au prisme de l’illustration, parcourt tout le recueil, confirmant le rôle essentiel que lui attribue l’autrice dans les revues au tournant du siècle, ce que défend le chapitre III. « L’intérêt de l’image en tant qu’instrument critique dans les revues, sa force dans la construction de leur identité, mais aussi son pouvoir perturbateur »1 sont mis en lumière à travers divers exemples (La Vogue, Le Chasseur de Chevelures, Nib, Le Rire) avant que des études de cas plus étayées encore ne s’emparent de la question dans la deuxième partie du volume. Le chapitre V porte ainsi sur la galerie de portraits effectués par André Rouveyre qui parut dans le Mercure de France avant d’être éditée en un recueil Visages des contemporains ; le chapitre VI pose entre autres la question du rapport entre la chanson fin-de-siècle et l’image (du cul-de-lampe à l’illustration classique) ; et le chapitre VIII, qui porte sur la Schéhérazade de Cocteau et Bernouard, atteste toute la modernité typographique de cette dernière, et tout ce que l’image révèle de la dette esthétique des revues envers la mode, cristallisée ici par le turban oriental coiffé d’une aigrette de Paul Poiret… et de Schéhérazade.

7Ces études sont rendues parlantes par l’insertion de nombreuses reproductions (couvertures et pages de revues, dessins de Vallotton, de Rouveyre, chansons imprimées…), et l’adjonction d’un cahier couleur au centre du volume, qui confirment, si le texte ne nous en avait pas convaincus, combien l’analyse de la matérialité de la revue est essentielle. Evanghelia Stead revient d’ailleurs plusieurs fois sur le nécessaire aspect janusien de l’étude de la revue, qu’elle nomme d’après Jerome McGann « code bibliographique » et « code typographique » : ne faire fi ni du texte ni de l’existence physique de l’objet (que la numérisation ne suffit pas à percevoir). Ajoutons à cet impératif celui de considérer chaque élément d’un périodique à la fois au regard du reste de la livraison et des autres numéros, mais aussi de l’ensemble du régime médiatique, ainsi que repenser la hiérarchie des publications, et voilà la gageure que relève l’ouvrage ; voilà aussi Sisyphe heureux.

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Notes

1 STEAD, Évanghélia, Sisyphe heureux : les revues artistiques et littéraires approches et figures, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020, (« Interférences »), p.70.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sophie Bros, « Au bonheur des revues, recension d’Evanghelia Stead, Sisyphe heureux : les revues artistiques et littéraires, approches et figures »Belphégor [En ligne], 20-1 | 2022, mis en ligne le 26 août 2022, consulté le 31 décembre 2022. URL : http://journals.openedition.org/belphegor/4790 ; DOI : https://doi.org/10.4000/belphegor.4790

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